Quotes by Jacques Audiberti

"Il songea, une nouvelle fois, que, petit, un jour, il portait un lapin par les pattes de derrière. C'était en Sicile, les pattes étaient attachées avec de la ficelle, il marchait à côté de son père, son père trimbalait un panier de pommes de terre, et il sentait que le sang s'accumulait dans la petite tête du lapin, le lapin était juste dans la posture de Saint-Pierre le jour de sa mort, les yeux du lapin muet avait un vertige infini de souffrance et de terreur, il aurait suffi de mettre l'animal dans l'autre sens, la tête en haut, alors, au moins, avant la mort inévitable, il aurait cessé de souffrir, mais il n'osa pas. Par conséquent, lui, petit, déjà était pris dans l'omertà du monde, dans cette complicité générale qui nous fait, en gros, accepter des mers et des montagnes de souffrance et de terreur, les reconnaitre pour légitimes, nécessaires, bonnes, justes.
Si l'on se mettait, par exemple, à souffrir pour un lapin, il faudrait, tout de suite, souffrir aussi pour les chevaux, les mouches, les rats, les vieillards. C'est pourquoi il avait continué à tenir l'animal à l'envers, par ses pattes ficelées, tout en sentant que le regret s'accumulait en lui, s'accumulait jusqu'à former un dépôt pesant dans la tête de l'animal, enflammant ses yeux de sang et de terreur, mais l'omertà, déjà, était la plus forte, la complicité taciturne des hommes entre eux, des êtres entre eux. Demandez à qui vous voudrez. Un lapin, pour un trajet donné, se porte la tête en bas, ficelé par les pattes de derrière, c'est la loi. Un bambin, sur un chemin, dans la grande île, dans la Sicile, il ne va pas, de lui-même, accomplir la révolution, tourner l'animal dans l'autre sens, dans le sens du pardon, du bien-être, au risque de troubler le pas de son père, son père portait les pommes de terre."
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"La femme, jusqu'à présent, fut la commodité de l'homme. Comme dans des soucoupes, l'homme a mangé son riz dans les aisselles de la femme couchée les bras ouverts étendus et allongés. Pour se faire mousser, les hommes dessinebt leur verge gaillarde sur les murailles et dans les livres. Les femmes s'abstiennent, sur les murailles et dans les livres, de dessiner leurs seins, leurs lèvres, leur démarche. Tout cela est visible sur elles sans payer. Les femmes sont une chose destinées à l'homme. Bien entendu, quand nous disons les femmes, nous voulons dire les femmes. Nous ne voulons pas dire une dame âgée."
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"La tante, le prêtre, le retraité, la fleuriste, la femme du kiosque, ils en avaient fini, sans doute, avec l'esprit de conquête, avec l'amour. Ils étaient vêtus, parce qu'il le faut bien, de vêtements qui semblaient n'avoir jamais commencé. Le matin, sans les regarder, ils se les passaient sur le corps, lequel était aussi un vêtement. Lui non plus, sans doute, ils ne le regardaient jamais Ils se gonflaient, jaunissaient, gémissaient, devenaient bleus, ça et là, sans arrêt, comme les contrebasses de l'orchestre s'accordent, avant la maladie et la mort mais, pour l'instant, ils pouvaient encore servir, ils mangeaient, ils parlaient, ils suintaient, ils disaient merci. Tante, matelassière, fleuriste, la femme du kiosque, le prêtre, le retraité, ils avaient l'air de se divertir d'être ficelés dans les pantalons, les jupons, les artères, la peau, la vessie, les souliers. Ce qu'ils disaient avait une splendeur suprême et désintéressée."
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"Les pauvres femmes entre deux âges, tenues de conserver la nationalité féminine et de garder en elles, comme un souvenir émoussé, leur prénom, Mathilde, Berthe, Maria, du temps qu'elles étaient jeunes et beurrées, Génio, sur elles, s'apitoyait. Lui qui avait leur âge, mais il bénéficiait de la relative indulgence de la nature à l'égard du bétail masculin, il les considérait, ces femmes, ni jeunes ni vieilles, comme des victimes de la vie aussi indiscutables que peu attirantes - elles gardent des mains fines à l'épiderme doux - là on les aurait embrassées, mais là, pas ailleurs."
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"Un jour, d'elle-même, elle se farda les ongles en rouge. Jamais, jusque là, elle n'avait osé le faire. Ce qui la saisit, ce fut que ses ongles ressentirent le froid du vernis. Elle eut alors le sentiment que notre corps en a toujours de nouvelles à nous apprendre."
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Jacques Audiberti
  • Jacques Audiberti

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